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Stéréotypes, préjugés et discrimination

Publié le 24 avril 2015 | Le Nord Citoyen


Maître de conférence en psychologie sociale à l’université de Lille 3, Céline Bagès fait partie d’un pôle sur le genre qui travaille notamment sur la question des stéréotypes.

 

Pourquoi encore aujourd’hui les femmes accèdent-elles rarement aux postes les plus élevés, que ce soit en entreprise, à l’université, à l’hôpital ou dans l’administration ?


On ne donne pas forcément aux filles les codes, les règles pour qu’elles accèdent à ces postes. Elles manquent de modèles féminins. Je crois beaucoup aux modèles, aux mentors. Après, il y a bien sûr la question des enfants mais c’est une question de couple, il faut que les papas puissent intervenir pour s’en occuper. C’est aussi une question de société, avec la création de crèches, de haltes garderies, bref de ressources pour les familles. Le Nord est un des départements où on compte le plus de temps partiel féminin. Cela peut être un choix perçu comme personnel mais il est socialement déterminé. Enfin, les femmes sont aussi victimes de discrimination. Même si ce n’est pas dit par l’employeur éventuel, pour certains postes elles sont moins recrutées que les hommes.

 

Comment les stéréotypes influencent-ils les comportements ?
 

Ils influencent le comportement des personnes qui en sont l’objet. La théorie de la menace du stéréotype, développée aux Etats-Unis en 1997, montre que quand une fille ou une femme se retrouve dans une situation où ce stéréotype est activé, ses performances baissent. Par exemple, si on fait faire à des filles un exercice en leur disant qu’il s’agit de maths, elles risquent de moins bien le réussir que si on ne le rattache pas à cette discipline dans laquelle elles sont censées être moins bonnes.

 

Que peut-on faire pour contourner cette menace ?
 

Par exemple, on montre aux jeunes filles que pour être bon en maths, il ne suffit pas d’être doué mais qu’il faut travailler. Faire des efforts, c’est quelque chose de normal et pourtant c’est dévalorisé par notre société. Je travaille beaucoup sur ce qui est mentorat, modèle : l’élève est encadré par un étudiant ou un professionnel plus âgé qui va l’aider à développer ses compétences.

 

Les stéréotypes ont-ils d’autres effets ?
 

En général, dans les classes, tout de suite les garçons prennent la parole, les filles sont plus éduquées à être dans l’écoute. Rien que dans la disposition de la classe, il se crée souvent un rapport dominants / dominés.

 

Comment acquiert-on ces stéréotypes ?
 

Un enfant de 6 ou 7 ans connaît déjà les stéréotypes des adultes. L’acquisition se fait très tôt via les manuels scolaires, la littérature enfantine, les séries télévisées, la publicité, les dessins animés… Mais aussi, à la crèche et à l’école, où se construisent des « rôles de genre ». Par exemple, ce sont surtout des femmes qui s’occupent des jeunes enfants. Même avec un bébé, on ne parle pas de la même façon avec un garçon ou une fille.

 

Et dans les médias ?


Les médias montrent des modèles de femmes minces, blanches, aux cheveux longs, qui s’intéressent avant tout à leurs relations amoureuses et qui n’exercent pas un métier avec du pouvoir. Quand c’est par hasard le cas, elles sont alors très masculines.

 

À quel âge un enfant sait qu’il est garçon ou fille ?


La perception de l’identité sexuée intervient très tôt, entre 2 et 3 ans, mais les enfants pensent encore qu’ils peuvent changer de sexe. À 6 ans, ils ont compris que le genre était constant. En parallèle, ils se construisent des schémas de genres très stéréotypés. Même si les parents veillent à ne pas véhiculer ces stéréotypes, la pression des pairs est très fortes, dès la petite enfance et surtout à l’adolescence.

 

Pourrait-on se passer de stéréotypes ?


Non, car ils nous sont utiles. Adultes comme enfants, on a besoin, pour se repérer dans l’environnement, de faire des catégories. On le fait pour les objets mais aussi pour les gens, les hommes, les femmes, les pays, les religions… On crée des catégories auxquelles on associe des croyances. Au sein de ces catégories, on a l’impression que tout le monde est pareil et très différent des autres catégories. Bref, il s’agit d’un processus normal. Et même si on essaie de déconstruire les stéréotypes, on va en créer d’autres.

 

Alors, quel est le problème ?


Ce qui pose problème, c’est l’attitude qu’on adopte vis-à-vis de ces stéréotypes. On transforme ce qui est de l’ordre du cliché en préjugé, c’est-à-dire en attitude négative vis-à-vis d’un groupe donné. C’est ainsi que naissent le racisme, le sexisme, l’homophobie. Certains auteurs pensent qu’on a des préjugés parce qu’on se sent menacé. Des groupes sont pris comme boucs-émissaires, considérés comme responsables de la situation économique, du chômage. Les préjugés naissent alors d’une frustration et servent à se persuader que le groupe auquel on appartient est dominant. Et ça peut déboucher sur des discriminations. Après les préjugés sont entretenus par des leaders d’opinion, politiques ou médias.

 

Les préjugés sont forcément facteurs de discrimination ?


En 1968, aux Etats-Unis, une institutrice, Jane Eliott, a mené une expérience avec ses élèves, afin de reproduire la ségrégation à l’égard des Noirs. Elle a séparé les enfants aux yeux bleus et ceux aux yeux marron, affirmant le premier jour que les yeux bleus étaient meilleurs et plus intelligents que les yeux marron puis faisant l’inverse le lendemain. Tout de suite, des comportements discriminants sont apparus entre les élèves.

 

Comment sortir de ce système ?


C’est compliqué.  On a tous des préjugés, mais le contact avec des membres des autres groupes permet de les déconstruire. Par exemple, en mettant en place une tâche coopérative en milieu scolaire. Car être en contact avec l’autre c’est bien, mais c’est en partageant un but commun qu’on apprend le mieux à connaître l’autre. S’il n’y a pas de contact direct, un film peut déjà aider à donner des explications sur les autres communautés, à mieux les comprendre.

 

 


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