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Une belle rencontre d'écrivains

Publié le 23 février 2015 | Emotion culture


Jeudi 19 février, au Palais des Beaux-Arts de Lille, Didier Daeninckx et Jean Rouaud ont évoqué le thème de la guerre dans l'écriture. Une rencontre organisée par la Villa départementale Marguerite-Yourcenar, dans le cadre de ses "Grands dialogues".

C'est en évoquant le nombre considérable de textes (romans, poèmes, lettres, journaux intimes…) écrits pendant la première guerre mondiale par des auteurs reconnus mais aussi par des milliers d'anonymes que Gilles Heuré, historien et journaliste à Télérama, a introduit le débat qu'il animait entre les romanciers Didier Daeninckx et Jean Rouaud, avant de leur demander ce qui les avait pousser à s'intéresser à cette période de l'histoire.

Jean Rouaud :

Dans ma maison natale, j'ai trouvé dans un placard à balais un livre de messe ayant appartenu à une grand-tante. Il y avait des images pieuses. Parmi les images de baptêmes et de communions, je suis tombé sur une image très bizarre intitulée "Champs d'Honneur", portant une croix noire, avec les noms de bataille de la Première guerre mondiale. Au verso, il était imprimé "Pieux souvenir du héros" avec un espace à compléter. J'ai reconnu l'écriture de ma grand-tante qui y avait mis le nom de son frère Joseph Rouaud, mort à Tours à l'âge de 21 ans.

 

Grands dialogues Rouaud

 

Une sorte de révélation pour l'écrivain :

On était dans les années 80, à l'époque, l'ancien combattant, c'était le vieux réac. Et soudain, j'étais devant un jeune combattant. Par ailleurs, il portait le même prénom que mon père, mort à 41 ans quand j'en avais 11. Finalement, en écrivant Les Champs d'Honneur [ndlr : prix Goncourt 1990], j'ai pris la guerre en otage pour raconter la mort de mon père. Mais cela, je l'ai compris ensuite peu à peu.

Didier Daeninckx :

J'ai été élevé par un grand-père qui a fait la guerre de 14-18. Son frère était mort à la guerre, lui avait été déserteur et cette guerre le hantait complètement. À la maison, il tenait un discours anarchiste. J'étais dans un environnement où le rapport à l'obligation, à la hiérarchie était fortement contesté, alors qu'à l'école, dans les années 50, le souvenir de la guerre de 14 était fortement valorisé.

La découverte d'un livre, des années plus tard, dans une libraire de Carpentras, va déclencher l'envie d'écrire sur ce thème :

J'ai commencé à m'y intéresser par hasard, après être tombé sur un livre de Roger Monclin Les damnés de la guerre qui évoquait notamment la mutinerie de 20 000 soldats russes. Je n'en avais jamais entendu parler avant. Et cet épisode est devenu le cœur de mon roman Le der des ders.

 

Grands dialogues Daeninckx

 

Gilles Heuré a ensuite interrogé les deux auteurs sur la difficulté d'écrire sur la guerre, alors que tant de choses ont déjà été écrites, puis sur la participation d'écrivains à la guerre, avant de leur demander des conseils de lecture sur cette période.

Didier Daeninckx :

Je suggérerais plutôt des textes scandaleux pour l'époque comme Le diable au corps [de Raymond Radiguet] qui n'évoque pas directement la guerre mais qui montre le scandale de l'amour pendant la guerre.

Jean Rouaud :

Tous les livres sur la première guerre mondiale écrits dans les années qui ont suivi passent pour des romans alors que leurs auteurs ont vécu cette guerre. 

Le roman réaliste considéré comme "le miroir du monde" va alors profondément se transformer :

Quand Zola écrit Germinal, il descend à la mine puis il remonte et il décrit les muscles luisants des mineurs. Avec la guerre, pour la première fois, l'auteur est réellement témoin, il fait absolument corps avec la narrateur. Il est celui qui a vécu, qui a enduré.

La rencontre s'est conclue avec quelques questions du public et l'idée, exprimée par Didier Daeninckx que

Pour tous les gens de ma génération en Europe, l'histoire de votre famille au XXe siècle croise forcément les deux guerres mondiales.

Ces Grands dialogues s'inscrivaient dans la programmation de la Villa départementale Marguerite-Yourcenar qui accueille chaque année une quinzaine d'écrivains du monde entier en résidence et propose différentes animations à destination du grand public.

Cette année, toute sa programmation est tournée vers la commémoration de la première guerre mondiale.