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Lili Leignel raconte l'indicible

Publié le 01 avril 2014 | Le Nord Découvrir


VIDEO. - Déportée à l'âge de 11 ans à Ravensbrück puis à Bergen-Belsen, la Lilloise Lili Leignel témoigne devant les collégiens et les élèves du Nord et du Pas-de-Calais de ce qu'elle a vécu, avec ses deux frères et sa mère, pendant près d'un an et demi.

 

La rubrique "Rencontre" du magazine Nord le Département d'avril-mai 2014 est consacrée à Lili Leignel. Nous vous livrons ci-dessous son témoignage tel quel ; il se suffit à lui-même.


"Je suis née à Croix, mais nous habitions Roubaix. La Feldgendarmerie est venue nous arrêter le 27 octobre 1943. On n'a jamais su si nous avions été dénoncés...

C'était le jour de l'anniversaire de maman. Nous avions préparé cet anniversaire avec amour et dans la joie. Je venais d'avoir 11 ans.

Mes deux petits frères, 9 ans et demi et 3 ans et demi, ont aussi été déportés, maman également. Papa a été assassiné – je tiens à ce terme – à Buchenwald.


"Si nous avons survécu, c'est grâce à maman"


Avec maman, nous avons été envoyés dans un camp de femmes, au nord de l'Allemagne, à Ravensbrück, où nous sommes restés 14 mois.

C'était un camp de travail pour femmes, mais maman faisait un travail d'homme, des terrassements, des réfections de route, des fossés… Elle manipulait des outils plus lourds qu'elle, c'était un tout petit gabarit.

Mais c'est elle qui nous donnait, au quotidien, des leçons de dignité. Si nous avons survécu, c'est grâce à elle, et aussi parce que nous sommes restés ensemble, avec elle.

Par exemple, elle voulait qu'on fasse notre toilette tous les jours. Il n'y avait pas assez de points d'eau dans le camp, c'était chaque matin la bousculade. Alors maman nous réveillait avant la sirène du camp, qui sonnait à trois heures du matin, pour qu'on aille se laver avant tout le monde.

Cette leçon de dignité, jamais je ne l'oublierai. C'est pour ça que je témoigne toujours debout devant les élèves, pendant deux heures, élégante, maquillée. C'est trop facile de faire pleurer les jeunes, je ne veux pas tomber dans le pathos. Je cherche à être la plus exacte, la plus chronologique possible dans mon récit.


"Bergen-Belsen était le camp de la mort lente"


Ensuite, nous avons été transportés à Bergen-Belsen. C'était le camp de la mort lente. Il y avait une épidémie de typhus. Des cadavres jonchaient le sol. Je pense que si nous étions restés 15 jours de plus, nous n'aurions pas survécu.

Les Anglais sont arrivés le 15 avril 1945. J'avais presque 13 ans. Je garde de ce jour un souvenir très précis, même si j'étais très amoindrie.

J'ai vu entrer les soldats dans la baraque, les yeux agrandis de terreur. Il n'y avait plus de châlits, nous étions couchés à même le sol, les uns à côté des autres, tous mélangés, les vivants, les malades et les morts.

Maman a survécu, mes deux frères aussi, ils habitent maintenant dans le Var. J'ai exercé la profession de secrétaire de direction. Je n'étais plus en activité quand j'ai commencé à témoigner, dans les années 1980… J'ai sans doute développé des talents de pédagogue, car on me demande souvent si je n'ai pas été enseignante.


"Avant de témoigner, je suis toujours stressée"


Mes auditoires sont souvent fournis, jamais moins de cent personnes. On rassemble plusieurs classes pour venir m'écouter. Le 12 décembre dernier, par exemple, je suis allée à Saint-Quentin, dans l'Aisne. J'ai parlé devant 700 collégiens et lycéens, réunis dans un cinéma.

L'opération était organisée par l'Office national des anciens combattants (ONAC), dont je fais partie. Je fais aussi partie des amicales des déportés de Buchenwald, de Bergen-Belsen et Ravensbrück.

Avant chaque témoignage, je ne peux pas m'empêcher d'être stressée. Ça ne dure que quelques minutes, ça disparaît rapidement car je sens les élèves très demandeurs, très attentifs. C'est grâce aux enseignants, qui les préparent, qui les mettent en condition : ils m'attendent avec impatience. Cela tient peut-être aussi à ma façon de raconter : on me dit souvent qu'en m'écoutant “on voit les scènes se dérouler”, "on s'imagine y être".

Pour chaque intervention, on vient me chercher chez moi, à Lille, et on me raccompagne. Quand je rentre, je dis à mon mari : "C'était formidable, ça s'est très bien passé". Je crois que le stress m'aide à réaliser au mieux ce qui est devenu le but de ma vie : témoigner. "

 

 

 


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