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"Il faut s'adapter en préservant la qualité de vie"

Publié le 07 décembre 2015 | Engagement solidarité


Entretien avec Annette Glowacki, présidente de l'URIOPSS Nord-Pas-de-Calais.

 

Pour faire face aux difficultés financières, le Département a annoncé de nouvelles orientations pour les établissements sanitaires et médico-sociaux : diminution des frais de fonctionnement, renforcement du maintien à domicile et de l'accueil familial pour diminuer les accueils en établissement…

Le magazine Nord le Département a rencontré Annette Glowacki, présidente de l'URIOPSS (Union régionale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux) Nord-Pas-de-Calais, afin de recueillir sa position suite à ces annonces.

 

Nord le Département : Pouvez-vous nous rappeler quelles sont les missions de l'URIOPSS ?

Annette Glowacki : L'URIOPSS a comme objet de fédérer et de soutenir les associations du secteur sanitaire, social et médico-social, de les conforter dans leur organisation, dans leur gestion et de les soutenir dans leur adaptation aux besoins des personnes et de leurs aidants.

De ce fait, elle joue un rôle important dans le soutien aux associations par rapport aux évolutions liées à la dimension financière et aux conséquences en matière d'exigence de réorganisation institutionnelle.

Nos missions touchent l'ensemble des secteurs précités sur des questions spécifiques à des publics donnés, mais aussi sur des questions transversales qui concernent les personnes vulnérables en général et leurs aidants.

 

Jean-René Lecerf est venu à votre rencontre pour vous exposer les décisions liées aux contraintes budgétaires qui pèsent sur le Département. Quel est votre point de vue sur les mesures annoncées ?

Nous sommes très sensibles au fait que le Département nous ait offert des occasions de rencontres et de points réguliers. Nous en avons eu avec M. Lecerf, avec les vice-présidents. Mais nous avançons pas à pas.

Nous avons abordé la question financière et les grandes orientations politiques : le maintien à domicile, l'accueil familial… Elles ont un mérite, c'est d'être claires. Tout un chacun a compris les exigences financières pour le Département du Nord. Les annonces financières sont sévères, mais nous reconnaissons qu'il est sans doute difficile de faire autrement.

Comment va-t-on se mettre au travail avec cela ? Au-delà de la ligne politique, nous avons besoin d'éléments sur le "comment on va s'y prendre". Nous attendons que se définisse l'organisation des transitions. C'est cela qui inquiète.

Les personnes accueillies dans les établissements sanitaires et médico-sociaux sont des citoyens. Nous avons à les accompagner et surtout à les rendre partie prenante des évolutions. Il faut pour cela qu'une ligne claire soit définie sur la manière dont vont s'organiser les transitions. Aujourd'hui c'est ce qui manque, parce qu'on est dans un "conflit de temporalité". Le financier demande d'aller vite, l'adaptation prend du temps. Je pense qu'il faut qu'on reste dans quelque chose de suffisamment négocié, dans le respect de la place et des engagements de chacun.

 

Il ne s'agit donc pas simplement de "faire plus avec moins", mais de réorganisations profondes ?

Oui. Ce sont des changements structurels. Avant tout parce que les économies ont déjà été faites. Aujourd'hui il y a un vrai risque d'atteinte à l'emploi. C'est le vrai sujet d'inquiétude avec le risque de suppression d'emplois dans des établissements et au pire l'atteinte à des pans d'activité.

Le changement passe donc forcément par une réforme structurelle, c'est-à-dire qu'il faut faire autrement. De longue date, un certain nombre d'associations ont des hypothèses pour réadapter des formes d'accompagnement et de prise en charge pour certaines moins onéreuses. Mais celles-ci sont gérées par des dispositifs extrêmement rigides d'appels d'offre, de réglementation, etc. Comment vont s'assouplir les dispositifs, comment va se créer une démarche d'adaptation ? C'est là que les associations sont au travail et qu'il faut associer les publics et les aidants, pour se demander : "A-t-on la possibilité de s'organiser autrement en préservant notre qualité de vie ?" et cela dans un territoire.

On est face à un enchevêtrement de contraintes et de ressources et c'est sur cette complexité qu'il faut travailler. Et on n'y arrivera pas si l'on n'a pas de lieu d'échanges forts et de débats. C'est un mikado : dès qu'on touche à une chose, on ébranle le système.

L'action sociale est toujours la conjugaison de solidarités institutionnelles, de solidarités professionnelles et de solidarités bénévoles. Il faut être très attentif à la conjugaison des solidarités spontanées et institutionnelles et à la manière dont elles s'organisent.

 

Le Département souhaite développer le maintien à domicile et l'accueil familial. Quel est votre point de vue sur ces deux orientations ?

On ne peut pas "araser" la complexité des situations des personnes. Si le maintien à domicile est une idée intéressante, qui correspond à la demande de la majorité des personnes, il faut que ce soit un maintien à domicile de qualité, avec une qualité de vie préservée. Cela demande des dispositifs de soutien. On ne peut pas faire de maintien à domicile si on ne réfléchit pas à la question du logement, à la question du répit pour les aidants, à la solidité de l'aide à domicile, à la question des prises en charge en alternance.

Annette GlowackiL'accueil familial, qui est aussi une idée intéressante, ne répondra pas aux besoins de l'ensemble des publics (handicaps très lourds, problématiques très complexes en enfance, etc.). Comment va se déployer le dispositif d'accueil familial et comment vont s'organiser les transitions entre l'institutionnel et ces nouveaux dispositifs ?

Nous travaillons sur le soutien des acteurs, sur l'information, en cohérence avec les autres fédérations, les présidents d'associations, les directeurs et aussi avec des formations pour les professionnels. Nous mettons en place de l'information et de la formation sur les supports du maintien à domicile, par exemple avec l'accueil temporaire, sur les nouvelles formes d'habitat… L'URIOPSS, avec ses adhérents nationaux, engage une réflexion sur des "états généraux du domicile".

Je pense aussi qu'il faut instaurer des dispositifs de veille sur les effets de ce qu'on met en place. Ces évolutions ne sont pas sans effets, des effets positifs et des risques d'effets paradoxaux avec en particulier le risque de la sélection des publics.

 

Dans un contexte de restrictions budgétaires fortes, comment le secteur associatif, par définition non lucratif, peut-il s'adapter ?

Dans le secteur qui est le nôtre, ce sont bien souvent les associations qui ont été les porte-voix des personnes les plus fragiles. C'est ce qui continue à faire l'identité et la singularité du secteur associatif : au-delà de l'intervention singulière auprès de la personne, c'est un mouvement qui est en capacité de relier et de faire fonctionner ensemble des secteurs (le logement, l'aide à domicile, etc.), mais aussi les acteurs institutionnels (État, ARS, CARSAT, etc.), de mobiliser les différentes ressources du territoire avec l'engagement citoyen tant nécessaire à la société.

L'enjeu est de faire réseau localement. C'est d'ailleurs ce qui fait la différence avec une prestation dans le secteur marchand, qui sera sans doute de qualité – on n'est pas dans la disqualification de l'autre, on est dans la question de l'identité du mouvement associatif y compris par rapport aux entreprises. Les parties prenantes ne sont pas les mêmes.

Nous souhaitons continuer à être les porte-voix de ce qui se joue sur le terrain pour les personnes vulnérables et leurs aidants, du point de vue des conséquences dans leur qualité de vie, pour continuer à porter une dynamique de lien social et lutter contre les clivages et les ruptures sociales. Il ne faut pas que la question économique vienne altérer cela.

Deuxièmement, nous entendons dire qu'il faut moins se disperser d'un point de vue économique, qu'il faut se regrouper pour former de grandes institutions. Mais on en vient et on sait l'effet que cela a produit. Nous sommes très vigilants sur les mouvements de balancier. J'aime bien parler de "biodiversité" : il faut que les publics trouvent les réponses qui leur conviennent. Cela passe par une offre extrêmement différenciée, de proximité, parce que l'on sait que c'est cela qui convient aux personnes aujourd'hui.

Nous sommes au travail pour essayer d'aborder cet exercice extrêmement délicat d'équilibre entre l'exigence financière, et des éléments incontournables de la qualité de vie des personnes et de leurs aidants. Nous restons vigilants sur les effets de ce que produiront les décisions. Avec le souci d'alerter sur les risques d'effets paradoxaux, de dérive, mais aussi de soutenir les innovations porteuses de changements bénéfiques. Et il va y en avoir. Ce que nous, nous souhaitons, c'est que tout cela se fasse dans la qualité. La qualité de vie des publics et la préservation d'un sens pour les professionnels. C'est la base du vivre ensemble.

 


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