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Entretien avec Pierre Dubois, elficologue

Publié le 05 août 2014 | Emotion culture


Venons-en au fées : rencontre avec Pierre Dubois, le fameux "elficologue" qui vit aujourd'hui près d'Avesnes-sur-Helpe.

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phylacteres interviewCette interview complète la rubrique "Rencontre" parue dans le magazine "Nord le Département" d'août-septembre 2014.

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Né à Charleville-Mézières, Pierre Dubois, écrivain, scénariste de bande dessinée, conteur et conférencier, a passé une partie de son enfance à Valenciennes et vit aujourd’hui à Cartignies, près d’Avesnes-sur-Helpe.

Passionné par la féerie et les contes, il est l’auteur d’encyclopédies des fées, des lutins et des elfes et à l’origine du terme "elficologue".

 

Nord le Département : D’où vous vient votre passion pour les histoires fantastiques ?

 

Pierre Dubois : Quand j’étais enfant, j’adorais les livres. Comme je n’en avais pas beaucoup, je m’en fabriquais. Je collais des images et je gribouillais à côté. Ma grande sœur avait des bouquins d’école que je regardais.

Je me suis fait ma propre mythologie très tôt. Mon père ne voulait pas que je lise ni que j’aille au cinéma. Pour lui, c’était du temps perdu. Mais ma mère m’achetait des livres et m’emmenait au cinéma en cachette. Je voulais être un mousquetaire, un chevalier, Robin des Bois…

Une fois où j’avais une angine, ma mère m’a offert un livre de Claude Seignolle, grand écrivain du fantastique. Je me suis dit que c’était ça que je voulais faire. Plus tard, je suis devenu ami avec lui et j’ai illustré des contes pour lui.

 

Les lieux de votre enfance ont aussi joué un rôle important dans la naissance de votre vocation…

 

Né dans les Ardennes, je crois profondément à l’influence des lieux. J’ai été très inspiré par la forêt ardennaise, comme Julien Gracq qui a pressenti là ce que pouvait être un paysage magique, merveilleux, fantastique…

Mes parents ont déménagé pour Valenciennes quand j’avais 5 ou 6 ans et j’ai été orphelin de cette forêt. Mais je l’ai retrouvée dans le jardin. Après la guerre, comme tout avait été bombardé, la ville était mouchetée d’espaces verts sauvages. Elle était vivante, avec du linge aux fenêtres et des odeurs de cuisine, pas aseptisée comme aujourd’hui.

Près de chez moi, il y avait un petit pré où on entendait les coqs chanter. Il y avait une passerelle en bois pour enjamber l’Escaut. C’était encore l’époque des locomotives à vapeur, avec les fumées noires du train qui passait. Il y avait des affiches de cinéma magnifiques, peintes à la main, où l’on voyait Robin des Bois ou Ivanhoé. Toutes les leçons disparaissaient, happées par les pirates, les chevaliers, les trappeurs.

Influencé par ce climat du Nord, j’avais trouvé une forêt intérieure. Maintenant, on ne laisse plus l’enfant rêver ni s’ennuyer. Un casque sur les oreilles, il ne peut plus avoir accès au chant de l’oiseau. Le jardin de la maison, c’était Sherwood ou Brocéliande. On vivait surtout dans l’arrière-cuisine que ma mère appelait la buanderie. Un poêle à charbon éclairait la pièce et dans les lumières du plafond, je voyais des personnages.

 

Aimiez-vous l’école ?

 

J’attendais beaucoup de l’école. J’ai beaucoup aimé mes maîtresses parce qu’elles me séduisaient. J’aimais bien les histoires qu’elles me racontaient mais pas le reste. Ensuite, avec les profs, ça s’est très mal passé. J’avais une rébellion viscérale. J’ai toujours vécu en marge.

 

Comment avez-vous débuté alors ?

 

Tout mon cheminement, je l’ai dû à des rencontres. Pré-adolescent, mes parents m’ont emmené chez un psychologue, car je disais que je voulais être tueur à gages… Il m’a demandé ce que j’aimais réellement faire. J’ai répondu : j’aime écrire et dessiner. Il a été pour moi une espèce de Merlin. Les enfants veulent aller à l’école des sorciers, rencontrer des Maîtres Yoda…

J’ai donc quitté l’école, je suis allé aux Beaux-Arts à Valenciennes. Là, j’ai rencontré des profs artistes qui ne m’ont appris un peu la technique mais surtout un état d’esprit. À l’armée, coup de bol, je n’ai pas fait mes classes mais j’ai dessiné, car l’adjudant cherchait quelqu’un pour peindre le réfectoire avant une visite officielle.

 

Vous avez passé vingt ans en Bretagne et puis vous êtes revenu ici, dans l’Avesnois.

 

Ce que j’aime beaucoup au Nord, par rapport aux autres régions, c’est le côté modeste du paysage. Il n’y a pas de montagnes, de beaux papillons, il faut aller chercher même la lumière, ça "intimise" l’approche de la nature, on est obligé d’aller la chercher et on la trouve. Et le fantastique vient de là. Le grand ciel ne peut être que rempli de choses. Le paysage plat est une invitation à la rêverie. Les chants de l’oiseau et de l’insecte sont rares, ils en deviennent précieux. Quand on aime particulièrement la nature, elle vous le rend bien.

Les gens du Nord ne défendent pas suffisamment leur patrimoine — je ne parle pas des bâtiments mais des contes. Ici aussi, on a des contes, de merveilleuses histoires. A Lille, j’ai animé une émission de radio sur les contes. Pendant 30 ans, j’ai fait du collectage pour la radio, d’abord dans le Nord puis vingt ans en Bretagne. J’y ai participé à la création du Centre de l’imaginaire arthurien. J’aurais aimé faire la même chose ici, mais il y a moins de gens intéressés par les contes et le fantastique.

 

Quel est — ou quel était — le rôle des contes ?

 

Les contes, ça rassurait les gens, mais c’était aussi un récit initiatique avec des connotations sexuelles et des allégories : respecte la nature et respecte la femme. Le conte, c’était aussi une manière de montrer à l’enfant les dangers qu’il allait rencontrer.

C’est une culture populaire qui a toujours ennuyé les lettrés dans la mesure où elle n’était pas reconnue. Aujourd’hui encore, la littérature fantastique, à l’exception de Tolkien, n’est pas reconnue, même si elle est beaucoup lue. Les contes ont été récupérés pour n’utiliser que le contenant et pas le contenu. Le message, la naïveté, l’innocence des contes sont complètement pervertis.

 

Vous pensez qu’on s’est trop éloigné de leur enseignement ?

 

L’homme a rompu l’harmonie avec l’esprit des dieux. Autrefois, la nature était sacrée. Il y avait une petite mythologie du quotidien, faite par des gens qui ne comprenaient pas la nature mais essayaient d’être en communion avec l’esprit de la nature et celui des morts. C’était un discours de sagesse. Ce qu’ils ne comprenaient pas, ils l’expliquaient de manière irrationnelle. Toutes les belles dormantes (Blanche Neige, le Petit chaperon rouge, etc.) représentaient la nature qui renaît au printemps. Pendant longtemps, il y a eu une harmonie totale entre la nature et l’homme. Aujourd’hui, on asphalte tout, on déshumanise même les gares…

 

Faut-il encore croire aux fées ?

 

Le mot "fée" vient du latin fatum, le destin. Les fées se penchent sur le berceau du nouveau-né, l’une dévide le fil de la vie, l’autre le tisse et la troisième le coupe. Elles représentent la mère terre, c’est très féministe. Elles apparaissent au Moyen-Age pour défendre la place de la femme : il faut la respecter. Elles réapparaissent aux 17e-18e, à une époque où les femmes n’ont plus de place, elles vont leur permettre de s’exprimer.

Au XIXe, avec les préraphaélites, il commence à y avoir des femmes écrivains. Et on a un renouveau des fées avec Peter Pan dont le message est notamment : la nature est habitée par des esprits, si on n’y croit pas, si on croit plus dans la nature, on ne croit plus non plus en nous-mêmes. Cette pensée magique, il faut absolument la garder. 

 

Propos recueillis par Françoise Poiret-Colonge


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