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Les enjeux du vieillissement

Publié le 31 mars 2014 | Engagement solidarité


portrait de Vincent Caradec

Professeur de sociologie à l’université de Lille 3, Vincent Caradec travaille depuis une vingtaine d’années sur la vieillesse et le vieillissement. Il nous explique quels enjeux représente le grand âge pour la société comme pour les individus.

 

lenord.fr : Pourquoi avez-vous choisi ce thème de recherche ?

Vincent Caradec : Il y a une part de hasard. Je voulais travailler sur des moments de transition et j’ai choisi celui de la retraite.

A partir de là, j'ai commencé à mener une réflexion sur le vieillissement et plus largement sur l’âge dans les sociétés, à une époque où il y avait peu de recherches sur ce sujet, notamment parce que la sociologie a longtemps préféré s’intéresser aux milieux sociaux.

Le problème de la dépendance commençait tout juste à émerger et il y avait alors une réticence à travailler sur le vieillissement parce que c’est un sujet qui fait peur. L’image de la vieillesse est tellement associée au déclin !

 

lenord.fr : Comment avez-vous abordé ce sujet ?

Vincent Caradec : Ma perspective a été liée aux processus de reconversion des activités, autour des moments de transition (retraite, veuvage). J’ai aussi essayé de caractériser l’épreuve du grand âge : comment les personnes font face aux difficultés auxquelles elles risquent d’être confrontées, difficultés physiologiques mais aussi liées au regard de la société et à l’insuffisante prise en compte des besoins des plus âgés.

C’est à la fois une épreuve individuelle et une épreuve sociétale.

 

Quatre enjeux du grand âge

 

lenord.fr : Quelles conclusions en tirez-vous ?

Vincent Caradec : J’ai dégagé quatre enjeux du grand âge :

  • Maintenir des prises sur le monde, c’est-à-dire continuer à avoir des registres d’intervention et d'engagement, même s’ils sont plus limités.
    Par exemple, une personne qui allait à la messe et ne peut plus sortir de chez elle peut encore la regarder à la télévision. Une personne qui avait un jardin potager peut encore s’occuper de ses plantes d’intérieur.
    Cela peut sembler peu pour un regard extérieur, mais ça permet d’avoir encore une prise sur le monde, plutôt que de vivre dans l’ennui et dans l’attente de la mort.

  • Maintenir une certaine familiarité avec le monde. Le monde change très vite et il risque de devenir étranger. Certaines personnes vieillissent en essayant de rester dans la course, par exemple en étant férues d’Internet.
    A l’opposé, d’autres se limitent à un espace de proximité, leur chez-soi qui est à la fois leur repaire (protection) et leur repère (identification).

  • Maintenir un sentiment de sa propre valeur sociale, garder une estime de soi. Ce n’est pas facile quand on fait de moins en moins de choses et que le regard des autres renvoie seulement à l’identité de vieux.
    Où ancrer cette valeur, dans le présent ou dans le passé ? La grande vieillesse est d’une grande diversité, d’un côté on a des personnes qui ne parviennent plus à ancrer leur estime de soi dans le présent et qui se tournent vers le passé, de l’autre des gens comme le réalisateur Manuel de Oliveira qui fait encore des films à 105 ans.

  • Garder une certaine autonomie malgré une fragilité physique, une limitation fonctionnelle, voire une dépendance. Comment conserver sa capacité décisionnelle quand l’entourage peut être tenté de décider à votre place pour vous protéger ?
    Certaines personnes revendiquent fortement de pouvoir continuer à décider pour elles-mêmes. D'autres finissent par y renoncer et peuvent d'ailleurs être heureuses de vivre ainsi — une posture en décalage avec les normes de notre société qui valorise tant l'autonomie.

 

“En 1950, la France comptait 200 centenaires.
Aujourd'hui, il y en a environ 20 000.”

 

lenord.fr : Et pour la société, quels sont les enjeux ?

Vincent Caradec : Outre l’enjeu économique de l’équilibre des retraites et celui de la prise en charge des personnes âgées dépendantes, il y a d’abord un enjeu de prise de conscience du vieillissement dans le vieillissement.

L’augmentation de la part des plus âgés est un phénomène inédit dans l’histoire. En 1950, la France comptait 200 centenaires. Aujourd’hui, il y en a environ 20 000. En 2050, les plus de 85 ans représenteront 7,5 % de la population alors que la proportion n’était que de 0,5% en 1950.

D’une part il faudra équiper l’espace public (trottoirs, bancs, transports en commun…) pour mieux s’adapter aux difficultés motrices des plus âgés. D’autre part, il faudra changer le regard collectif que l’on porte sur eux.

Par exemple, en France, peu de gens sortent avec des déambulateurs. C’est lié à la façon dont sont conçues nos villes mais aussi au fait que les personnes se sentent jugées, n'osent pas affronter le regard d'autrui.

 

lenord.fr : Comment envisagez-vous l’avenir ?

Vincent Caradec : L’épreuve du vieillissement ne concerne pas que les problèmes de santé mais aussi le regard des autres. Ce n’est donc pas seulement l’affaire des vieilles personnes mais de tout le monde.

La coexistence de personnes d’âges très différents, la connaissance et l’acceptation de l’autre me semblent essentielles. Il existe encore des solidarités intergénérationnelles fortes, mais elles sont limitées à la famille. A l’extérieur de la famille, peu de lieux permettent aux générations différentes de se retrouver.

L’enjeu est de décompartimenter la société et de développer une "intelligence intergénérationnelle" basée sur une meilleure compréhension mutuelle. Il reste encore à inventer des manières nouvelles de vivre ce dernier temps de l’existence et les personnes très âgées elles-mêmes vont être les pionniers de ce nouvel âge de la vie.