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Maître Mô en huit mots

Publié le 10 octobre 2013 | Le Nord Découvrir


Avocat au barreau de Lille, Jean-Yves Moyart est aussi blogueur et auteur. Prêter sa voix à ceux qui ont eu moins de chance que lui, c’est la mission qu'il s'est donnée.
Retrouvez les confidences de Maître Mô en huit mots.

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phylacteres interviewCette interview complète la "Rencontre" parue dans le magazine "Nord le Département" d'octobre-novembre 2013.

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Acquittement

L'acquittement, c'est un moment incroyable de la justice en général et de la justice criminelle en particulier, qui est la plus lourde, où il y a un milliard de mises en scène, d'étapes... Mon premier acquittement, c'était mon premier dossier d'assises. Le mot "acquittement" ne se trouvait pas dans la réponse officielle, judiciaire. C'était "A la majorité des jurés bla bla bla, la question... Non." Alors on se regarde avec l'accusée et on n'est pas bien sûr. Et c'est quand les gens ont commencé à applaudir dans la salle que j'ai compris que c'était un acquittement, pas à la formulation... Même moi je ne comprenais pas et ma jeune cliente, encore moins.

Chance

Les gens qu'on défend sont des personnes dont on se dit qu'on a eu beaucoup de chance par rapport à eux. Ils sont en général nés tout près de nous – Lille, c'est petit... Denis Waxin, qui a violé et tué six petites filles, travaillait à Auchan en même temps que moi : il était à la pompe, j'étais aux yaourts. Il est né avec un cerveau amputé de moitié parce qu'il n'avait pas l'apport intellectuel que les parents sont censés y mettre. Moi, j'ai eu la chance d'être fils d'enseignants. On avait le même âge, lui est devenu psychopathe et violeur de petites filles, moi je suis devenu avocat.

Cinéma

La nouvelle "Guet-apens", qui est un peu palpitante, a été réservée pour en faire un film. Et j'ai demandé à être le conseiller technique, en précisant que ce serait gratuit, pour éviter les erreurs juridiques dans le scénario. Ça n'a pas été possible. Apparemment, je deviens une jeune femme dans le film. J'aurais vraiment voulu que ce soit crédible même dans les détails et ça risque de ne pas l'être. Enfin...

Deux exemples me viennent à l'esprit. Dans le film Welcome de Philippe Lioret, il y a une scène de présentation au juge des libertés et de la détention qui n'est pas du tout plausible juridiquement. Il y a un autre exemple dans le film sur l'huissier d'Outreau [Présumé coupable, de Vincent Garenq] où à un moment, [Me Hubert] Delarue [avocat d'Alain Marécaux], qui était pourtant conseiller technique sur le tournage il me semble, s'oppose au juge des libertés qui dit "Monsieur, vous êtes reconduit en prison !", et l'avocat dit "Non, non, je voudrais prendre la parole. — Non, Maître, la sentence est rendue !" Alors que dans la réalité, on ne dit pas "sentence" et que, surtout, l'avocat a la parole en dernier et avant la décision, évidemment...

Et ce sont des histoires vraies !

Livre

Quand elle m'a contacté pour me proposer d'écrire un livre, Françoise de Maulde [éditrice à La Table ronde, à Paris] me l'a vendu habilement. Je lui ai dit : "Je n'aurai jamais le temps, j'ai déjà du mal à alimenter le blog." Elle m'a répondu "Mais non, vous avez déjà fait le travail, il y a plein de nouvelles, moi je n'ai qu'à piocher, c'est déjà écrit." Puis elle m'a envoyé les premières épreuves corrigées, il avait du rouge partout ! Et en regardant bien, je me suis dit "Mais c'est vrai, il y a trop d'adverbes, des répétitions, c'est mal écrit..." Il n'y a qu'à comparer une nouvelle réécrite pour le livre et les textes du blog, que je n'ai pas voulu toucher.

Quand on tient un blog et qu'il a du succès, ça se lit facilement, on se retrouve avec 15 personnes qui disent "Ah mon dieu, comme c'est bien écrit, je pleure ce matin en mangeant mes croissants !" Mais quand quand l'éditrice m'a envoyé les épreuves en disant "Verba volant, scripta manent" ["Les paroles s'envolent, les écrits restent"], j'ai compris : c'est un livre, on ne rigole plus. J'ai découvert le rôle d'éditeur d'ailleurs : en fait, c'est un co-auteur. J'ai pris une leçon d'humilité. Elle avait raison, j'écrivais mal. Et c'est mieux écrit maintenant. C'est moins ressemblant à ce que je fais en plaidoirie. C'est un tout petit peu plus littéraire. Mais je n'ai aucun style, moi je suis un bon raconteur d'histoires. Je sais raconter des histoires – ce que mes enfants confirment.

Et si je voulais pousser un peu le bouchon, je dirais que je sais même les inventer quand il faut. Mais pas dans le livre, et pas dans les procès. Il ne faut pas se tromper : on n'invente rien, on présente les choses.

Noël

Dans la nouvelle intitulée "Noël", on m'a beaucoup reproché sur internet d'avoir détaillé les horreurs, mais je trouvais vraiment intéressant de détailler d'un côté ce qu'il avait fait, de l'autre ce qu'il était. Le contraste énorme qu'on découvrait dès le départ dans le dossier, c'était ça : d'un côté les faits, de l'autre le fait qu'il ait son landau décoré avec des papillons... Les policiers eux-mêmes décrivent la chambre d'enfant comme un "havre de paix". Noël était comme je l'ai décrit. Un vampire. Un front deux fois trop large, les ongles noirs. Moi j'étais jeune avocat... Mais quand il me parlait de ses enfants, je me disais "C'est incroyable, mais ce type-là, il aime vraiment ses gosses." J'étais à 20 ans d'en avoir moi-même.

Souvent, on prête nos propres éléments d'humanité aux clients et bien souvent ils nous en donnent eux-mêmes. Les gens sont assez humains dans l'ensemble. Il y a très peu de monstres.

 

Pénaleux

C’est très bien les "grand avocats", j’adore ce qu’ils font, mais je fais un autre métier, le métier du quotidien. C’est pour ça que j’aime bien l’expression de "pénaleux", par opposition à "pénaliste". C’est le type qui galère. Aux assises en ce moment même, il y a un homme qui a brûlé sa femme, et dans l’autre salle une tentative de meurtre. C’est ceux-là qui ont vraiment besoin d’avocats. On leur prête des mots, du cœur, une façon de s’exprimer, on les achemine au procès en leur disant "C’est votre fille, vous l’aimez ? Essayez de vous exprimer librement." On traduit littéralement une audience, ce que ça va être… C’est très joli comme métier, à ce moment-là. Et curieusement, quand on y arrive, quand la personne est réellement dans le remords, ce qui est le plus souvent le cas, on obtient des résultats tangibles. Et surtout, on fait son métier d’"ad vocatus", "celui qui est à proximité de voix de… " – en fait, celui qui prête la sienne à ceux qui n’en ont pas.

 

Souffrance

J’ai croisé ce matin aux assises deux confrères qui se préparaient à plaider dans une affaire très dure. Et je les ai salués, j’avais un dossier ce matin mais je savais que j’allais rentrer, voir des amis. Mais eux je sais ce qu’ils vivent aujourd’hui. Ils n’ont pas mangé ce midi, certains vont vomir, ils vont être en larmes… C’est un tel effort les assises, franchement. On est au côté du client, finalement c’est devenu comme un frère au fil du temps… C’est super difficile la justice criminelle. On reste hypersensible à ce genre de chose, on est fragile… Sur la route Lille-Douai, la passionnante autoroute de Paris, j’ai vomi, j’ai pleuré, je suis tombé en panne au pire moment, j’ai eu des “draches” monstrueuses… On souffre au côté de l’accusé. Toutes proportions gardées : après la condamnation à 20 ans, on rentre chez nous… Mais on n’arrive pas à s’y faire.

 

Superstition

Pendant dix ans, à chaque fois que j’ai dû plaider, j’ai mis les mêmes chaussettes que je portais à mon premier acquittement. J’ai enlevé une petite latte de bois de ma première assise d’acquittement, que je conserve religieusement. Il y a toujours du blanc dans ma tenue quand je plaide. Je me sens hyper-fragile face à une décision à venir, et du coup on se blinde un peu en croisant les doigts.

 



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